Enrique Morente vs. Camarón : deux façons de rompre avec la tradition
Deux ruptures, un même dilemme
Dans l’histoire du flamenco du XXe siècle, il y a deux disques que l’on cite presque par réflexe chaque fois que quelqu’un tente d’expliquer d’où vient la liberté artistique qu’une figure comme Rosalía tient aujourd’hui pour acquise : « La leyenda del tiempo » (1979) de Camarón de la Isla et « Omega » (1996) d’Enrique Morente. Ce sont des disques différents, enregistrés à près de deux décennies d’écart, par deux cantaores aux biographies et aux tempéraments très différents. Mais ils ont un point essentiel en commun : tous deux partaient d’une autorité incontestable au sein du cante le plus orthodoxe, et tous deux ont décidé, à un moment donné de leur carrière, de risquer cette autorité pour emmener le flamenco vers un territoire qu’une partie du genre lui-même considérait comme interdit.
Comparer Camarón et Morente, ce n’est pas chercher un vainqueur. C’est comprendre que le flamenco du dernier demi-siècle a avancé, en bonne partie, grâce à la tension entre deux manières différentes de rompre : celle d’un cantaor gaditan qui a rompu par intuition et instinct, presque sans discours, et celle d’un cantaor grenadin qui a rompu depuis une connaissance encyclopédique de la tradition et en pleine conscience de ce qu’il faisait. Ce comparatif passe en revue le contexte commun, chaque rupture séparément, comment le monde flamenco a réagi à l’époque, et ce qu’il reste aujourd’hui de chacun de ces deux paris.
Le point de départ : deux cantaores orthodoxes avant la rupture
Ni Camarón ni Morente ne sont arrivés à la fusion en débutants ne maîtrisant pas le cante pur. Il importe de le souligner car on l’oublie souvent : tous deux étaient, avant de rompre quoi que ce soit, des cantaores de référence au sein du cante le plus sévère et traditionnel.
Camarón de la Isla a enregistré, entre 1969 et 1977, dix disques aux côtés de Paco de Lucía qui sont aujourd’hui considérés comme l’un des piliers du flamenco du XXe siècle : soleares, seguiriyas, tarantos et bulerías interprétés avec une pureté et un naturel qui déconcertaient les cantaores vétérans de son époque. Quand il est arrivé à Madrid, à peine adolescent, il était déjà vu comme l’héritier incontesté du cante jondo le plus orthodoxe. Sa rupture ultérieure n’est née ni d’un manque technique ni d’une méconnaissance des formes classiques, mais d’un artiste qui avait déjà tout démontré au sein de la tradition.
Enrique Morente, lui, s’est formé à Madrid aux côtés de Pepe de la Matrona, l’une des grandes autorités vivantes des formes les plus anciennes du cante — tonás, seguiriyas, soleares —, et ses disques des années soixante et soixante-dix, comme « Cante Flamenco » (1967) ou « Homenaje a Don Antonio Chacón » (1977), le montrent comme un cantaor à la maîtrise encyclopédique du répertoire classique. Si quelque chose distingue le point de départ de Morente, c’est précisément cette connaissance presque académique de la tradition : il n’était pas un intuitif tombé sur l’orthodoxie, mais quelqu’un qui l’avait étudiée avec rigueur avant de se sentir légitime à la déplacer.
Ce contexte commun est essentiel pour comprendre pourquoi leurs ruptures ultérieures ont eu autant de poids : ce n’étaient pas des outsiders expérimentant avec un genre qu’ils connaissaient à peine, mais deux de ses plus grandes autorités décidant, chacun à sa manière, que le cante avait besoin de bouger.
La rupture de Camarón : de Paco de Lucía à « La leyenda del tiempo »
La rupture de Camarón est survenue en deux temps. Le premier fut presque silencieux : la fin, au milieu des années soixante-dix, de la société artistique avec Paco de Lucía qui avait défini sa première décennie de carrière. Cette séparation, qui alimenta à l’époque des rumeurs de brouille personnelle, marqua la clôture de l’étape la plus orthodoxe de Camarón et ouvrit la porte à ce qui allait suivre.
Le second temps, le vraiment radical, fut « La leyenda del tiempo » (1979). Enregistré sans Paco de Lucía, avec des textes de Federico García Lorca et un producteur, Ricardo Pachón, disposé à incorporer basse électrique, batterie, sitar et claviers aux côtés de collaborateurs comme Tomatito, Raimundo Amador et Kiko Veneno, le disque proposait quelque chose que le flamenco n’avait jamais fait jusqu’alors : non pas une fusion superficielle décorative, mais une manière complètement différente de comprendre le cante sans renoncer à son fond émotionnel. Des chansons comme « Volando voy » sonnaient comme un territoire nouveau, éloigné de toute référence flamenca antérieure.
Ce qui frappe dans la rupture de Camarón, c’est que, contrairement à celle de Morente, elle ne fut accompagnée d’aucun discours théorique élaboré. Camarón n’a pas défendu « La leyenda del tiempo » avec des arguments historiques sur le métissage du flamenco : il l’a simplement enregistré, suivant ce que les chroniques de l’époque décrivent comme du pur instinct artistique. Cette absence de justification explicite est précisément l’un des traits qui distingue le plus sa rupture de celle de Morente.
La rupture de Morente : de « Despegando » à « Omega » avec Lagartija Nick
La rupture de Morente fut plus graduelle et, surtout, plus argumentée. Dès la fin des années soixante-dix, avec des disques comme « Despegando » (1977) — un titre qui était presque une déclaration d’intentions —, Morente commençait à incorporer des arrangements et des collaborations éloignés de l’accompagnement classique de guitare seule, explorant des textures orchestrales qui anticipaient ce qui allait suivre.
Le saut définitif arriva avec « Omega » (1996), enregistré avec le groupe de rock grenadin Lagartija Nick, avec des textes du « Poeta en Nueva York » de Lorca et des reprises de Leonard Cohen — parmi elles, « Pequeño vals vienés » — réinterprétées depuis le cante. Contrairement à Camarón, Morente accompagna bien sa rupture d’un discours explicite et soutenu dans le temps : il défendait publiquement que le flamenco avait toujours été, historiquement, un art de métissage — il citait les cantes de ida y vuelta, l’influence des musiques américaines, l’évolution même du cante jondo au fil des siècles — et que l’enfermer dans une pureté immuable était en réalité une façon de le tuer. Cette défense raisonnée, maintenue avec calme face aux critiques, devint au fil des ans une part de sa légende autant que le disque lui-même.
Si la rupture de Camarón fut instinctive et presque silencieuse, celle de Morente fut délibérée, argumentée et, en un sens, plus combative : Morente n’a pas seulement rompu, il a publiquement défendu son droit de le faire, dans des disques ultérieurs tout aussi risqués et dans des interviews où il expliquait sa vision d’un flamenco vivant face à un flamenco « de musée ».
Comment le monde flamenco a réagi à chaque rupture
Les deux ruptures ont suscité un rejet à l’époque, mais d’intensité et de nature différentes. « La leyenda del tiempo » s’est mal vendu la première année et a été accueilli avec perplexité par une bonne partie de la critique flamenca traditionnelle, qui n’attendait pas cela de celui qui semblait jusqu’alors l’héritier le plus pur du cante jondo. Pourtant, la polémique autour de Camarón s’est dissipée relativement vite : en partie parce que le cantaor lui-même a continué ensuite d’alterner disques de fusion et travaux de cante plus orthodoxe, et en partie parce que son charisme personnel — et sa mort précoce en 1992 — en ont vite fait une figure presque intouchable pour la critique.
La polémique autour d’« Omega » fut plus longue et, dans certains milieux, plus dure. Une partie importante des amateurs de flamenco les plus puristes a accusé Morente de trahir le cante, de le mélanger sans discernement avec un monde — le rock radical basque et l’indie grenadin — qu’ils considéraient totalement étranger, voire d’utiliser son prestige de cantaor « sérieux » pour donner une légitimité à un produit qui, selon eux, n’avait plus grand-chose de flamenco. Cette polémique ne s’est pas limitée à un disque ponctuel : elle a accompagné Morente dans des travaux ultérieurs tout aussi risqués, comme ses collaborations avec des artistes de jazz et de musique électronique. Avec le temps, cependant, beaucoup des cantaores et guitaristes qui remettaient en question Morente dans les années quatre-vingt-dix ont fini par reconnaître qu’il avait ouvert une voie nécessaire pour que le flamenco ne devienne pas une musique de musée.
Une différence de fond explique en partie cette intensité distincte : Camarón rompait presque sans théoriser, ce qui laissait moins de prise au débat idéologique ; Morente, en défendant sa rupture avec des arguments historiques et culturels, invitait à un débat plus long et plus explicite sur ce qu’est et n’est pas le flamenco.
Héritage comparé : qui influence le plus aujourd’hui et quels artistes
Six décennies après leurs débuts, l’ombre des deux cantaores est longue, bien qu’elle se projette différemment. Rosalía a cité à plusieurs reprises « La leyenda del tiempo » comme l’une de ses influences fondamentales, au point qu’une bonne partie de la critique relie l’ambition de disque-concept d’« El mal querer » au précédent direct de ce travail de Camarón. Cet héritage est aussi passé par la famille : Estrella Morente, fille d’Enrique Morente et proche personnelle de Camarón, a hérité et revendiqué cette même tension entre tradition et modernité que les deux cantaores ont inaugurée chacun de leur côté.
L’héritage de Morente, lui, se perçoit avec une clarté particulière dans le flamenco urbain et expérimental le plus récent : des artistes comme Niño de Elche reconnaissent ouvertement en lui leur référence principale, et une bonne partie de la critique situe la ligne d’expérimentation qu’explorent aujourd’hui des noms comme María José Llergo directement connectée à « Omega » et à toute la trajectoire de Morente. En ce sens, Camarón semble peser davantage sur le versant pop et de projection internationale du nouveau flamenco, tandis que Morente pèse davantage sur son versant expérimental et d’avant-garde au sein même du circuit flamenco.
Pourquoi les deux ruptures se lisent différemment avec le recul historique
Avec les années, les deux ruptures ont fini par être revendiquées, mais pas de la même manière ni au même rythme. Celle de Camarón s’est intégrée relativement vite dans le récit officiel du flamenco : aujourd’hui, « La leyenda del tiempo » s’enseigne presque comme un classique de plus, une étape naturelle dans l’évolution du genre, peut-être parce qu’elle est arrivée enveloppée dans l’aura d’un artiste mort jeune, qu’il devenait difficile de continuer à remettre en question après sa mort.
Celle de Morente a mis plus de temps à s’établir comme consensus, en partie parce que lui-même est resté vivant et actif pendant près de trois décennies de plus, défendant et amplifiant son pari dans des disques successifs, ce qui a maintenu la polémique ouverte bien plus longtemps. Ce n’est qu’avec le recul — et, d’une certaine manière, après sa propre mort en 2010 — qu’« Omega » a fini par s’affirmer comme l’une des œuvres les plus influentes de la musique espagnole du dernier tiers du XXe siècle.
Lues aujourd’hui, les deux ruptures en disent moins sur « qui avait raison » que sur deux manières légitimes de comprendre la relation d’un artiste à sa tradition : l’une qui rompt par instinct et laisse le temps faire le reste, l’autre qui rompt avec des arguments et soutient sa défense jusqu’au bout. Le flamenco actuel, avec sa cohabitation entre cante orthodoxe et fusion constante, est en bonne partie l’héritier des deux.
Pour aller plus loin
Pour approfondir le parcours complet de Camarón, de ses disques avec Paco de Lucía à son héritage chez les artistes actuels, ce guide passe en revue sa discographie incontournable : Les meilleurs disques de Camarón de la Isla pour découvrir son héritage.
Si vous voulez connaître plus en détail le parcours de Morente, de ses débuts orthodoxes à Grenade jusqu’à « Omega » avec Lagartija Nick, voici sa discographie commentée : Enrique Morente : disques incontournables d’un révolutionnaire du cante.
Et pour voir comment cette même tension entre tradition et rupture reste vivante aujourd’hui, avec Rosalía comme protagoniste, ne manquez pas ce comparatif : Rosalía et le nouveau flamenco : la polémique qui a changé le genre.