L'origine du mot 'flamenco' : les théories qui s'affrontent
Un mystère vieux de plus d’un siècle
Quiconque s’approche pour la première fois du flamenco tient pour acquis que le mot qui le désigne a une origine connue, documentée, tranchée dans un dictionnaire d’autorité incontestable. Il n’en est rien. L’étymologie de “flamenco” appliquée au chant, à la danse et à la guitare andalouses est l’une des questions les plus débattues de la philologie hispanique, et elle ne fait toujours pas l’objet d’un consensus parmi les spécialistes. Il existe plusieurs théories sérieuses, aucune n’étant concluante, et l’une d’elles s’est révélée avoir été construite pour des raisons plus politiques que linguistiques.
La difficulté de fond est simple à expliquer : le mot “flamenco” existe en castillan depuis le XVIe siècle pour désigner les natifs de Flandre, mais son application au monde du cante jondo n’est clairement documentée qu’à partir du XIXe siècle bien avancé. Entre les deux usages s’écoulent près de trois cents ans sans trace écrite expliquant ce glissement de sens, et ce vide documentaire est le terrain sur lequel ont poussé toutes les hypothèses que nous allons passer en revue.
La théorie de la Flandre : la plus citée, la moins expliquée
Le lien avec la Flandre est, selon les spécialistes eux-mêmes, l’hypothèse qui réunit le plus de soutien parmi les linguistes, avec une réserve importante : personne n’est parvenu à expliquer de manière convaincante comment s’est produit ce glissement de sens. On sait que “flamenco” désignait en castillan les habitants des Pays-Bas méridionaux dès le XVIe siècle, la Flandre étant très présente dans l’imaginaire espagnol du fait de la présence des tercios espagnols dans la région pendant des décennies de guerre. On dispose également d’une trace documentaire attestant qu’en 1614 déjà on parlait de danser “à la flamenca” à la cour, ce qui suggère qu’une certaine association existait entre le flamand et certains styles de danse bien avant que le terme ne s’applique à l’art andalou du cante jondo.
À partir de là, cependant, les explications divergent. Certains auteurs, comme Hipólito Rossy ou Carlos Almendro, ont soutenu que le lien viendrait de la musique polyphonique flamande -celle des Pays-Bas- qui a influencé les maîtrises des cathédrales espagnoles du XVIe siècle, avec des chantres venus de Flandre qui se distinguaient par la qualité de leur voix. D’autres versions évoquent un usage péjoratif du terme, appliqué d’abord aux Flamands eux-mêmes pour un comportement jugé extravagant ou fanfaron aux yeux des Espagnols, puis transposé aux gitans andalous et à leur manière de chanter et de se comporter en public. Aucune de ces variantes ne repose sur une documentation permettant de les confirmer fermement : ce sont des reconstructions plausibles, non des certitudes.
L’hypothèse du couteau flamand
Moins connue en dehors des cercles spécialisés, mais citée comme l’une des options les plus solides, la théorie qui relie le mot au couteau ou à la navaja “flamenco”, fabriqué à l’origine en Flandre et populaire chez les classes populaires andalouses des XVIIIe et XIXe siècles. Selon cette hypothèse, le nom de l’objet serait passé par métonymie pour désigner ceux qui le portaient -des gens de vie marginale, d’ambiance de quartier populaire, couteau à la ceinture-, puis, par extension, leur manière de chanter et de se comporter. C’est une théorie qui a un certain attrait car elle expliquerait la nuance de fanfaronnade et de défi qu’a historiquement eue la manière d’être “flamenca”, mais comme les précédentes, elle manque de documentation permettant de la confirmer de façon définitive.
La théorie arabe de Blas Infante : “felah mengu”
L’explication étymologique la plus populaire auprès du grand public est, de loin, celle proposée par l’écrivain et homme politique andalou Blas Infante dans son livre “Orígenes de lo flamenco y secreto del cante jondo” (1929). Selon Infante, le mot “flamenco” dériverait d’une expression arabe -qu’il transcrivait de façons légèrement différentes selon les passages, comme “felah mengu” ou “fela-mengu”- signifiant “paysan errant” ou “paysan sans terre”, en référence aux morisques qui, après leur expulsion officielle d’Espagne, restèrent cachés et se mêlèrent à la population gitane et aux payos marginalisés d’Andalousie.
C’est une théorie dotée d’une force narrative énorme : elle relie le flamenco à la mémoire des morisques expulsés et à un récit de résistance culturelle qui a profondément marqué l’imaginaire populaire du genre. Il faut cependant être honnête quant à son statut réel : une bonne partie de la philologie moderne la considère comme une étymologie construite a posteriori, sans appui linguistique rigoureux, et largement motivée par le projet idéologique de Blas Infante, qui cherchait à renforcer le poids de l’héritage andalou-musulman dans l’identité andalouse. D’autres auteurs, comme le père García Barrioso, ont proposé des variantes similaires fondées sur des expressions arabes utilisées au Maroc, comme “fellah-mangu”, sans qu’aucune de ces variantes n’ait été validée par l’arabisance académique comme dérivation phonétique plausible. C’est probablement la théorie la plus répétée et la moins solide de toutes celles qui circulent.
L’oiseau flamant : une anecdote devenue légende
Une troisième voie, plus anecdotique, relie le mot à l’oiseau échassier du même nom, le flamant au plumage rose et au long cou. Le philologue Francisco Rodríguez Marín est allé jusqu’à justifier ce lien en soulignant que les cantaores, vêtus d’une veste courte, hauts de taille et cambrés en chantant ou en dansant, pouvaient rappeler l’oiseau par leur silhouette. C’est une image visuelle séduisante et facile à répéter, mais la communauté des chercheurs la traite plutôt comme une curiosité amusante que comme une hypothèse étymologique sérieuse : aucun mécanisme linguistique n’explique comment le nom d’un oiseau aurait pu en venir à désigner tout un genre musical avant même qu’existe cette comparaison.
La théorie de l’argot des marginaux : “flama” et tempérament ardent
Il existe encore une quatrième piste, moins populaire mais également citée, qui déconnecte complètement le mot de la Flandre et de l’arabe. Selon cette théorie, “flamenco” dériverait de “flamancia”, un terme d’argot marginal -la germanía, langage codé de certains milieux populaires espagnols- lié à “flama” (flamme, feu), appliqué à l’origine au tempérament ardent et passionné associé à la population gitane. Dans une veine similaire, le musicologue M. García Matos a soutenu que le terme provenait de l’argot de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, où “flamenco” avait le sens de “farruco”, “prétentieux” ou “fanfaron”, qualificatif qui, avec le temps, se serait appliqué au style de chant et de comportement de ceux qui pratiquaient cet art.
Pourquoi aucune théorie n’a gagné la partie
Ce que l’on peut dire de plus honnête sur ce débat, c’est que, plus d’un siècle après son ouverture, il n’a toujours pas de vainqueur. La raison principale est documentaire : le vide de près de trois siècles entre le premier usage attesté de “flamenco” pour les natifs de Flandre et son application au chant andalou laisse trop de place à la spéculation et bien trop peu à la preuve. Chaque théorie explique une partie du phénomène -la chronologie, la connotation péjorative, l’allure de défi, le lien avec l’héritage andalou-musulman-, mais aucune ne parvient à faire tenir ensemble toutes les pièces avec le soutien documentaire qui permettrait de la considérer comme résolue.
Ce n’est pas une anomalie en linguistique historique : les étymologies populaires, surtout celles de mots liés à des identités culturelles fortes, ont tendance à s’ancrer dans l’imaginaire collectif bien avant qu’existe une preuve philologique solide pour les étayer, et “felah mengu” en est l’exemple parfait. Le plus prudent, aujourd’hui, est de traiter l’origine du mot “flamenco” pour ce qu’elle est : une question ouverte avec plusieurs réponses candidates, aucune définitive, et d’accepter que ce mystère fasse partie, de manière presque appropriée, d’un art qui n’a lui non plus ni origine unique ni récit fondateur unique.
Pour aller plus loin
- Pour replacer cette discussion sur le nom dans le parcours complet du genre, Histoire du flamenco : des origines au XXIe siècle offre la carte générale des étapes et des débats sur ses origines.
- Si un autre débat identitaire du flamenco vous intéresse, plus récent mais tout aussi vivant, Rosalía et le nouveau flamenco : la polémique pose la question de savoir jusqu’où l’étiquette “flamenco” peut s’étirer aujourd’hui.
- Pour mieux comprendre l’objet même de ce débat étymologique, Cante jondo vs cante chico : les différences explique ce que recouvre exactement le mot qui donne son titre à cet article.